Ce 24 décembre, la plateforme de streaming Netflix mettait en ligne Don’t Look Up: Déni cosmique, un long métrage au casting impressionnant qui condamne l’humanité. Plus qu’un film, c’est un miroir radical de la société actuelle que nous offre ce spectacle dont l’issue n’est ni plus ni moins la perspective d’une destruction totale de l’humanité.

Mais ce n’est pas tant l’issue fatale de notre civilisation qui nous intéressera mais bien, comme le titre l’indique, le déni cosmique de l’être humain devant une réalité angoissante. Un clin d’œil manifeste aux grands enjeux écologiques de notre temps et un questionnement en suspens : pourquoi ne faisons-nous rien pendant que nous en avons encore le temps ?

Cadeau empoisonné ? Peut-être pas totalement ! Toujours est-il que Don’t Look Up : Déni cosmique laisse un drôle de goût dans la bouche tant il est réaliste, non pas dans ses effets spéciaux, mais dans la manière dont le monde politique, les entreprises et l’esprit humain y sont abordés. Pour cause, devant le perspective de fin du monde, tous ces acteurs de la société vont générer des efforts d’ingéniosité pour rejeter les alertes des scientifiques au point de précipiter notre extinction.

Un scénario de blockbuster éculé aux conséquences innovantes

L’histoire semble à première vue convenue. Le Professeur Randall Mindy, un éminent cosmologue, et sa jeune doctorante Kate Dibiasky, découvrent qu’une comète de 9 km d’envergure se dirige droit sur la Terre. On nomme les astéroïdes de cette taille des tueurs de planètes. Celle-ci entrera en collision avec notre planète dans six mois et quatorze jours. Rien ne pourra y survivre.

Mais voilà. Si on pouvait s’attendre à ce que l’humanité s’unisse autour d’un projet commun pour détruire la menace stellaire, comme dans les films traditionnels américains type Armageddon (1998), la réalité proposée par le film d’Adam McKay est moins prosaïque. La présidente des États-Unis, jouée admirablement par Meryl Streep, n’est autre qu’une association caricaturale de Donald Trump et Sarah Palin, figures emblématiques des conservateurs américains suintant le narcissisme et l’opportunisme. À l’instar du réchauffement climatique, ceux-ci moquent les conclusions des scientifiques et s’inquiètent d’avantage de leur carrière politique.

Les deux chercheurs vont ainsi se heurter au déni du monde politique pour ensuite tenter d’alerter l’opinion publique à travers les médias. L’apocalypse est imminente et nous devons l’éviter. Mais ceux-ci vont systématiquement se confronter à la vanité, l’égocentrisme et le narcissisme des différents acteurs politiques, populaires et médiatiques jusqu’à en perdre la raison.

Dans l’opinion publique, des buzz puérils autour des stars populaires occupent toute l’attention et les chercheurs sont conspués à grand renfort de théories du complot diverses. Pourtant, l’inévitable fin approche et elle promet d’éradiquer l’espèce humaine emportant avec elle tant les sceptiques que les convaincus. Le parallèle avec le réchauffement climatique et le déni collectif qui l’entoure est manifeste tout au long du film, quand bien même la temporalité est totalement différente. Si l’humanité est incapable de faire face à une extinction massive imminente, pourquoi le serait-elle sur le temps long?

Les profits avant la vie

Le film lance une fronde sans détour contre le capitalisme “sans limite” à l’américaine qui tend à s’imposer au monde entier. Alors que la situation semble finalement sous contrôle, une caricature d’Apple et son PDG ultra-riche viennent rebattre les cartes du jeu. En effet, il a été découvert que l’astéroïde était constitué de métaux rares, importants dans l’élaboration des nouvelles technologies. Le projet de destruction de l’astéroïde est finalement abandonné dans l’espoir de récolter ses ressources à l’aide de la multinationale Bash et de technologies de pointe.

On retrouve ici la croyance largement mainstream dans la fuite en avant technique qui sauverait l’humanité tant du réchauffement climatique que de la crise écologique, niant le fait élémentaire que ces mêmes entreprises sont responsables de l’accaparement des ressources pour perpétuer ce développement. À travers un lobbying au plus proche du pouvoir, autre reflet de la politique globalisée actuelle, Bash prend de force le destin de l’humanité en main tout en éliminant les scientifiques indépendants qui s’intéressent de trop près au protocole de sauvetage émis par l’entreprise.

Alors que l’astéroïde approche, il devient peu à peu visible à l’œil nu. Les groupes réactionnaires vont alors inciter la population à détourner le regard. Le gouvernement leur promet richesse et emplois dans ce projet de sauvetage particulièrement risqué. Pendant ce temps, une coalition internationale s’organise pour détruire l’astéroïde. Mais les États-Unis organisent une attaque militaire pour faire avorter à la dernière minute cette opération contraignante pour ses intérêts économiques, autre référence manifeste à l’impérialisme américain.

Une dose de poison utile le soir de Noël

Le choix de publier ce film le soir de Noël n’est pas un hasard. En cette période faste où aucune négativité n’est implicitement permise en société et dans les médias en particulier, nous consommons et polluons outrageusement au nom de la fête et de l’émerveillement. Don’t look up nous rappelle sans détour que la gravité fait également partie de la vie. Que d’affirmer le risque d’extinction de l’espèce humaine n’est pas “de la négativité” mais l’affirmation de faits scientifiques.

C’est tout un modèle centré sur le divertissement perpétuel du consommateur qui est au cœur de cette accusation. Le fait-est que le monde capitaliste et commercial ne tolèrent pas les perspectives jugées pessimistes car elles ne sont pas bonnes pour l’audimat et les ventes (rétention de l’attention pour les annonceurs publicitaires). La bêtise, la légèreté, le buzz, le scandale, la violence, font par contre recette si bien que les émissions de divertissement sont soigneusement étudiées pour toucher leur cible marketing, éliminant toute authenticité, toute humanité.

En France, l’exemple le plus criant est sans aucun doute celui de Cyril Hanouna qui transforme la réalité en spectacle permanent sous couvert d’humour et de légèreté. Aux États-Unis également, l’info-spectacle est devenu la norme, si bien que les déclarations des plus éminents scientifiques sont battues en brèche par des commentaires abscons de présentateurs jouant le rôle, en pleine conscience ou non, de chiens de garde de l’ordre économique dominant.

On ne s’étonnera pas d’observer à quel point les acteurs du monde réel confirment les observations du film. Par exemple, lors d’une interview pour un grand média américain concernant la sortie du film, l’acteur Leonardo DiCaprio fut observé le regard vide pendant plusieurs secondes (écoutant attentivement sa partenaire tout en réfléchissant, ce que font la plupart des gens naturellement).

Conséquence ? Une déferlante d’articles creux et de Tweet d’une vacuité intellectuelle confondante sur le “comportement” étrange de l’acteur. “Leonardo DiCaprio s’est perdu dans ses pensées” titre le journal 20 minutes qui fera totalement l’impasse sur l’interview et donc sur le contenu du film lui-même et des enseignements à en tirer. Notre réalité tend à confirmer la fiction. Nous vivons déjà cette dystopie où tout est spectacle, tout est divertissement, si bien que les discours scientifiques – aussi graves soient-ils – se noient dans un tourbillon de bêtise, de vanité, de narcissisme.

Le plus grave, c’est que la majorité des individus n’ont pas conscience de vivre dans ce spectacle, précisément parce-que le but du spectacle est de sembler réel, quand bien même tout est faux. Et ce n’est pas Guy Debord, et sa “Société du spectacle” qui dirait le contraire :

« TOUTE LA VIE DES SOCIÉTÉS DANS LESQUELLES RÈGNENT LES CONDITIONS MODERNES DE PRODUCTION S’ANNONCE COMME UNE IMMENSE ACCUMULATION DE SPECTACLES. »

….écrivait-il, visionnaire, en 1967 à l’aube des médias de masse. À l’heure de la perspective d’un effondrement écologique majeur, ce spectacle permanent prend un tout autre sens. Il nous condamne à l’auto-destruction. Il n’est plus simplement question d’asservir les classes populaires par la promotion du vide perpétuel, mais bien de protéger des institutions qui, dans leur nature même, précipitent l’effondrement.

Il n’y a plus de place pour le “discours vrai”, ni pour les véritables chercheurs dont le discours est jugé trop technique, trop “radical” pour le téléspectateur moyen infantilisé. Il faut faire rire, il faut amuser, il faut divertir, toujours dans la bonne humeur. Mais alors, on pourrait également se demander si Don’t look up, qui est avant tout une comédie dramatique, ne rentre pas également dans le cadre de ce divertissement perpétuel, faisant de la perspective d’annihilation de l’espèce une quasi fatalité, offrant un reflet pathétique d’une humanité condamnée à disparaître.

Un spectacle pour exposer le spectacle. Paradoxal?

En effet, certains pourront se demander : le film n’est-il pas un objet même du décor qu’il dénonce ? Reflet de notre chaos médiatique, le long-métrage ne prend-il pas aussi, de fait, la forme d’une comédie divertissante ? En regardant ses personnages scotchés à l’écran, il se pourrait que ce soit nous-mêmes que nous regardions, hypnotisés devant ce film catastrophe Made in Netflix qui dépeint notre fin avec tant d’humour et selon des codes hollywoodiens à gros budget. Était-ce voulu ? La question reste ouverte.

Mais que cette mise en abîme soit intentionnelle ou non, il y a une ironie amère qui peut se dégager des choix cinématographiques de “Don’t Look Up”, du moins légitimement se sentir. Et pas seulement à propos du genre.

L’angle anthropocentrique est, par exemple, questionnable. On notera bien peu de préoccupations pour les non-humains, dont on voit seulement quelques brèves images anecdotiques, dans un style relativement affadissant. Leur extinction est pourtant le véritable cœur du problème : que nous ou notre monde contemporain disparaissions des effets directs ou indirects de nos modèles – comme par le déni – est terrifiant, mais que nous emportions toutes les espèces et écosystèmes avec nous est profondément injuste. Cette dimension manque sans nul doute au film.

À ce défaut peut aisément s’ajouter celui d’un certain exotisme regrettable dans la manière de dépeindre les paysages et populations non-occidentales, comme des lieux secondaires, en marge de la fin du monde ; quasi-folkloriques. Ce choix porte notamment le risque de cultiver une idée post-coloniale de la sauvegarde de l’humanité. En figeant ces espaces dans des plans esthétiques réducteurs, essentialisés, le film participe à nier les complexités et l’importance de ces territoires, traversés de mouvements sociétaux tout aussi cruciaux que les enjeux états-uniens mis en avant. Peut-on le reprocher à une production proprement hollywoodienne ? Ou plus largement, une production hollywoodienne aurait-elle pu échapper à son propre paradigme ?

Et voilà peut-être la plus grande qualité et le plus grand défaut du film : être un blockbuster américain. À la fois accrocheur pour le grand public, explosif et divertissant à souhait, il charrie aussi un potentiel nivellement par le bas de notre appréhension de la crise écologique contemporaine. Miroir cinglant et assez perspicace de notre déni collectif, il se pourrait qu’il en cultive tout aussi bien la force.

Comment ? En réduisant les effondrements lents, longs, ordinaires, silencieux, insaisissables que nous vivons déjà, qui détruisent à petit feu des milliards d’individus, pourrissent des étendues infinies, vident l’avenir de sens et notre humanité d’éthique, en un effondrement unique, spectaculaire, concevable, tangible, expérimentable à travers le cinéma, donc familier, avec une chronologie accessible, dénaturée.

Il est bon d’apprécier ce genre de réalisation tout en gardant à l’esprit que la culture des films catastrophes à ceci de paradoxal qu’en montrant ce que nous avons besoin de voir, elle en désamorce la puissance : l’effondrement ne nous fait plus si peur, il a été vu et revu, appréhendé mille fois, romancé, enjolivé, inscrit dans notre culture comme une finalité presque désirable, une fatalité entraînante. Indirectement, nous rendons “cool” et acceptable la perspective de la fin de l’humanité.

Peut-être ainsi, à travers ces derniers, nous habituons-nous à l’idée que la fin du monde sera d’une part forcément grandiose, alors qu’elle est déjà en cours dans l’ombre de nos quotidiens, en ce moment même, et qu’elle sera d’autre part empreinte d’une certaine beauté tragique, comme chargée d’un pouvoir réenchanteur, d’une capacité de renaissance pour la Terre, alors qu’elle est simplement intolérable d’injustices, d’inégalités et de souffrances.

“La Terre nous survivra”, laisse explicitement entendre la fin du film : ce serait peut-être même une bonne chose que l’humanité – réduite à son idiocratie – meurt et fasse silence finit-on par en conclure. Sauf que c’est là un écueil qui peut aisément être reproché à Don’t Look Up. Bien sûr, la planète, un jour, pourrait survivre à nos multiples effondrements successifs, couplés à de terribles conséquences naturelles, d’origine humaine ou non. Mais dans quel état ? Et d’ici-là, qu’aurons-nous fait de nos vies ? Des questions dont se fout peut-être la Nature, mais qui parlent à notre condition et continuent de faire de nous ce que nous sommes : des êtres conscients, avançant de symboliques en symboliques, pour le pire, ou le meilleur…

Pas de “Happy Ending”

Heureusement, le film sait aussi transgresser les règles du blockbuster américain pour notre plus grand plaisir. Pas d’Amérique victorieuse et triomphante, mais un pays divisé, des politiques pitoyables et un PDG pathétique qui fuit ses responsabilités en quittant la terre de justesse, avec une sélection de riches milliardaires triés sur le volet, vers une planète lointaine. Nouvelle référence aux ultra-riches qui préparent en ce moment même leur bunker pour survivre aux cataclysmes climatiques et effondrement à venir. La population et nos deux chercheurs, eux, sont voués à disparaître avec la planète terre et l’entièreté du vivant. Cette notion est importante parce que le réchauffement climatique condamne à terme la plupart des espèces vivantes et pas seulement l’être humain bien plus capable d’adaptation que les autres.

La fin de ce qui est également un spectacle à part entière est magistrale, percutante et perturbante. Elle nous place devant nos propres choix. Qui sommes nous en tant que civilisation humaine ? Qui voulons nous être ? Les derniers mots de DiCaprio, dont on connaît l’engagement personnel dans la lutte contre le réchauffement climatique, sonnent comme un message fort aux objecteurs de croissance et autres simplicitaires : “Quand on y pense, nous avions tout”. À y penser vraiment, nous avons tout en suffisance. Certes, pas réparti équitablement dans toutes les mains. Mais à nier la réalité de l’effondrement par posture politique, bêtise ou avarice, il ne faudra pas s’étonner de tout perdre à la fin…

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